NOUVELOBS.COM | 18.05.05 | 11:49
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par Jean Daniel, cofondateur et directeur du Nouvel Observateur
[Méphistophélès dans le "Faust"de Goethe : "Je suis l’esprit qui toujours nie ; et c’est avec justice : car tout ce qui existe est digne d’être détruit, il serait donc mieux que rien n’existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu’on entend par mal, voilà mon élément."]
UNE POLITIQUE indépendante à l’égard
des Etats-Unis n’empêche pas la disgrâce, à Paris,
de Jacques Chirac. Mais une politique de vassalité à l’égard
de Washington n’empêche pas non plus Tony Blair de rester en grâce.
Ce n’est pas la politique étrangère qui dicte ces comportements
nationaux. Dès le premier jour où Laurent Fabius a déclaré
qu’il refusait le Traité constitutionnel, il était clair
que, pour des raisons purement politiciennes, l’Europe était, en
France, en danger.
Je ne me suis jamais intéressé aux raisons pour lesquelles l’ancien
Premier ministre de François Mitterrand prétendait rompre avec
ses amis. Dès la première minute, je n’y ai pas ajouté
foi et je l’ai écrit, sans d’ailleurs indisposer particulièrement
l’intéressé. Publicité
Je lui ai aussitôt prêté la stratégie suivante : le mécontentement massif des Français rend un "non"tout à fait possible. Il convient de prévoir cette éventualité. Il faut même la rendre probable pour être seul, ensuite, en situation de la maîtriser. C’est d’ailleurs la seule attitude qui me permettra, à moi, Fabius Magnus, de redevenir le numéro un du Parti et, si possible, de la France. Si le "non"l’emporte, qui aura été visionnaire, qui aura été prophète ? Ni Hollande ni Strauss-Kahn ni Lang et pas davantage les sages comme Jacques Delors et Robert Badinter.
Ce scénario, que je continue de prêter à Laurent Fabius
et qui révèle un cynisme habituel aux grands politiques, n’a
qu’un seul défaut : s’il se réalisait, il n’y
aurait aucune certitude que Laurent Fabius puisse tirer profit de la victoire
du "non". Incarnant la sécession de son parti après
que deux consultations électorales en avaient plébiscité
l’unité, il n’est pas sûr que les propos aimables de
José Bové à son endroit lui permettent de réunir
la gauche comme Mitterrand l’avait fait en ralliant les communistes.
D’autre part, dans l’hypothèse d’une victoire du "oui
», qui serait considérée comme une victoire de la droite,
il est probable que l’on s’intéresserait beaucoup plus à
MM. Chirac et Sarkozy qu’aux représentants des morceaux éclatés
de la gauche. Les braises de l’ambition ne semblent pas cependant avoir
rendu lucide ni généreux sur sa vision internationale ce solitaire
glacé qu’est Laurent Fabius. Il peut très bien convaincre
un certain nombre d’étudiants américains dans une université
new-yorkaise, mais je ne vois pas qu’il recueille le moindre soutien,
fût-il intellectuel, de tous ceux avec lesquels il a travaillé
à l’étranger. Les jugements que portent sur lui les Mario
Soares, Felipe Gonzalez, Jose Luis Zapatero, Bronislaw Gemerek et Jürgen
Habermas ne doivent pas être trop doux à ses oreilles.
L’analyse de Fabius repose sur des réalités incontestables.
La société française est en état de grave déséquilibre.
Tous les refus sont devenus populaires et toutes les oppositions approuvées.
Et pourtant, comment peut-on être indulgent, passif ou indifférent
devant cette levée en masse contre la suppression d’un jour férié
au nom de la solidarité ? Comment a-t-on pu approuver sans réserve
l’opposition des lycéens à une réforme du baccalauréat
qu’ils appelaient de leurs vœux il y a quelques années ? Comment
a-t-on pu comprendre que les syndicats d’Air France se mettent en grève
pour empêcher que l’on pénalise un employé responsable
de la mort d’une hôtesse ? Qu’est-ce qui peut bien pousser
des chirurgiens, dont le métier est un apostolat, à se rendre
à Londres pour désavouer le système de leur pays ?
Au cas par cas, les Français ont certes des opinions différentes
mais ce qu’ils approuvent toujours, c’est le refus, l’opposition,
bref le "non ». Ils s’identifient à toutes les impatiences,
à toutes les attitudes, et finalement à toutes les révoltes.
Et contre quoi ? Contre tout ce qui représente l’ordre, le système,
l’establishment, l’autorité. Et ce n’est certes pas
la conduite scandaleuse des grands patrons qui se retirent des entreprises en
difficulté avec des indemnités extravagantes qui peut conduire
à un sursaut de civisme.
Cette France qui dit "non », cela ne vous rappelle rien ? En mai
1968, on avait tout et on refusait tout. Des parents, culpabilisés d’incarner
la moindre parcelle d’autorité, avaient besoin de s’en excuser
auprès de leurs enfants. Le père de la nation était là
depuis trop longtemps, les gaullistes et les communistes étaient trop
forts, l’ordre établi trop ennuyeux. Cela montre bien ce que peut
faire un refus global, même lorsqu’il relève de l’ordre
gratuit du symbolique. Mais si, en plus, comme aujourd’hui, on peut donner
des raisons concrètes, précises et quotidiennes à ce refus,
alors, il faut bien qu’il se passe quelque chose de mystérieux.
En mai 1968, c’était l’utopie libertaire et gauchiste qui
avait nourri la spontanéité créatrice des mouvements étudiants.
Aujourd’hui, c’est cette même utopie, retrouvée sous
une autre forme, qui procure ses habits neufs à un refus de la politique
qui caractérisait avant le populisme.
Mais tout de même, 1968, c’était vingt-et-un ans avant la
chute du mur de Berlin.
Et nous sommes aujourd’hui seize ans après l’implosion des
forces anticapitalistes ! Seize ans après que l’on se soit résigné
à l’économie de marché et que l’on ait célébré
le réformisme, si stupidement critiqué par Mitterrand et Fabius.
Seize ans après que les "gradualistes" l’aient emporté
sur les partisans des stratégies de rupture et de refuge dans la radicalité.
Or tout se passe comme si le mur de Berlin n’était pas tombé.
Et surtout, comme si la mondialisation de l’économie n’avait
pas privé la France des moyens de lutter seule dans les nouveaux rapports
de force. Le langage de certains altermondialistes d’extrême gauche
me rajeunit. Toutes les expressions que j’entends m’en rappellent
d’autres, que je croyais évanouies.
Il me semble que j’ai parfois des hallucinations auditives : un sentiment
de "déjà entendu" comme il y a celui de "déjà
vu". Les forces aveugles du capital international ne pourront pas éternellement
écraser les solidarités des peuples en marche". On parle
de l’avenir comme on le faisait au temps de mon passé.
Et moi qui croyais que le passé n’avait plus d’avenir (titre
d’un essai qui reste à écrire) ! Moi qui croyais que la
chute du Mur de Berlin avait tout changé. Il nous faut maintenant composer
à nouveau avec le vieil utopisme. Quel retour !
Je souhaite la victoire du "oui ». Mes lecteurs le savent. Ce qui
précède montre que je ne suis ni sourd ni aveugle aux raisons
du mécontentement général. Mais ils m’accorderont
que le vote du 29 mai sur la Constitution n’a rien à voir avec
notre volonté de changer la société. Je voudrais leur donner
déjà rendez-vous pour analyser, organiser et mobiliser ce mécontentement
en vue des élections de 2007. Je souhaite que toutes les forces qui croient
donner aujourd’hui un sens national et populaire à leur "non"
comprennent que le redressement de la société française
et de son identité dépend en grande partie de la constitution
d’une Europe-puissance face à toutes les forteresses économiques
dans les nouveaux empires. Je souhaite de toutes mes forces une prise de conscience.
JD
(le mercredi 18 mai 2005)